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La bulle de pensées

Vous trouverez ci-dessous des témoignages de nos membres ces dernières semaines.  Il nous a paru essentiel qu’il y ait un lieu d’expression pour y déposer sa pensée du jour, son coup de gueule, sa joie, son espoir… Bonne lecture!

La bulle de pensées

Carine Dechaux - Directrice du Centre culturel de Rochefort - 31.01.21

Il y a quelques semaines, j’étais contactée par un artiste, musicien. Il nourrissait alors l’espoir de pouvoir exercer à nouveau son métier. Voire de le sauver, ainsi que celui de ses collègues. Il avait une idée magnifique, cohérente, réalisable…

Se calquant sur la possibilité des cultes « d’accueillir » 15 personnes à la fois, il proposait tout simplement de donner des concerts de courte durée, seul, devant le même nombre de personnes, dans des lieux de culte. Plusieurs fois sur une journée, en respectant, bien sûr, toutes les conditions sanitaires requises. Bien qu’il ait multiplié les démarches, l’initiative, qui pouvait s’étendre à d’autres artistes, n’a pas fait long feu.

Nous étions partants pour soutenir ce projet, avec, au fond, l’idée que les salles de spectacles pouvaient abriter elles aussi ces « célébrations » artistiques. Cela pouvait nous aider à retrouver du sens, ce sens que nous recherchons tous dans notre métier. Même si nous développons tous, depuis des mois, des projets plus créatifs les uns que les autres. Il reste tout ce pan de nos missions qui reste interdit, mais aussi tabou.

Je suis en effet troublée, aujourd’hui, par le et notre silence total et absolu qui régit depuis novembre nos perspectives. Je reste persuadée que nous avons une voix commune à faire entendre.  Pour rappeler que nos métiers aussi sont essentiels.  Cartes blanches dans les médias ? Interpellation du politique ? 

Chères et chers collègues, je ne peux imaginer avancer dans cette année 2021 sans que l’on se lève et que l’on prenne le sort de la culture à bras le corps. Je ne pourrai regarder mon travail dans la culture avec fierté si maintenant, et de manière urgente, je ne bouge pas, si nous ne bougeons pas. Je ne peux plus me reposer sur le fait que cela ira mieux dans quelques mois. Nous avons du pouvoir, j’en suis sure. Mais ensemble, avec vous, avec tous, avec les artistes, avec tous les secteurs de la culture. C’est une urgence.

Carine Dechaux

Directrice Centre culturel de Rochefort

Pierre Fasbender - Directeur du Centre culturel de Habay

Mes pensées se bousculent en cette période COVID. Les médias nous inondent d’informations sur les vaccins, les masques, les mesures et contre-mesures avec de jolies courbes pleines de couleurs. Les Facebook et autres fenêtres sur le monde jouent avec nos angoisses en nous confortant dans nos croyances. C’est comme cela qu’ils gonflent leurs recettes publicitaires. Non, de Zeus, de l’air !

J’écoute Céline Nieuwenhuys, secrétaire générale de la Fédération des Services sociaux. Elle raconte avec franchise et bienveillance son expérience de conseillère du gouvernement en pleine crise sanitaire. Elle partage ses constats : seul l’argent compte pour nos gouvernements, seule l’économie a du poids, McKinsey et Johnny Thijs chuchotent à l’oreille des ministres. La détresse des étudiants, les violences familiales, les burn-out et dépressions, cela se mesure comment en point de PIB ?

Qui pour penser au bien-être de la population, aux enseignants dans les l’école ? Qui pour connaitre la vie d’une maman seule avec 2 enfants dans son appartement sans balcon ? Qui pour écouter les laissés pour compte du télétravail et des aides de l’état : artistes, cuisiniers, migrants, barmen, travailleurs précaires, cohabitants légaux, travailleurs au noir.

Où est passé la compassion, le social et l’humain ? Notre vie est-elle réduite à un « famille-patrie-Delhaize » ? L’être humain est un animal social, nous vivons de nos relations avec les autres, amis, familles, collègues. Nous nous nourrissons d’échanges maintenant réduits à leur plus simple expression : une discussion ZOOM ou un coude effleuré en souriant un peu jaune derrière un masque FFP2 chinois.

Comment garder son calme devant les innombrables cafouillages de nos ministres : pas masque puis masque, vaccins de sociétés privées en retard, communications contradictoires … Ces imbroglios sont le résultat de compromis douteux pour sauver le PIB sous le diktat de l’argent. Voici un an, Sophie Wilmes nous demande de nous confiner pour éviter la surcharge des hôpitaux. Un an plus tard, a-t-on augmenté le nombre de numéros INAMI pour avoir plus de médecins, a-t-on imaginé un plan de financement pour les services d‘urgence des hôpitaux, a-t-on lutté contre l’évasion fiscale qui assèche nos caisses ? Non, rien.

Nous n’avons plus d’espace pour refaire le monde et entretenir notre société : un bâillon est tombé sur nous. Finie la pratique d’un sport en amateur, terminées les répétitions avec l’harmonie locale ou la troupe de théâtre du village. Nombre d’artistes amateurs comme professionnels se demandent s’ils pourront un jour revoir le public et combien auront abandonné en chemin ?

La primauté donnée à l’économie depuis mars 2020 a plongé nos démocraties représentatives dans une apathie dont il est temps de sortir. Car d’autres défis bien plus coriaces nous attendent comme restaurer la nature dans sa grande diversité. Une nature que nous nous acharnons à exploiter avec une rage qui n’a d’égal que l’appétit de profit des multinationales.

Les Centres culturels de l'arrondissement de Dinant

Ce soir, j’ai fait mon vrai métier. Assister à une représentation dans une salle obscure. Mais les conditions étaient différentes : le fameux virus est passé par là… Dans cette salle, on ne trouvait que des programmateurs, masqués et à distance. J’ai de nouveau ressenti ce petit pincement au cœur : jouer dans ces conditions, devant un « jury », comment avoir la même énergie qu’avec un « vrai » public ? Et la sensation que ce simulacre cristallise les tensions qui sont de plus en plus nombreuses entre artistes et centres culturels. Comme une frontière de jugement.

Nous sommes fermés, oui. Nous sommes subsidiés, oui. Abandonnons-nous les artistes ? Non. Dans la mesure de nos moyens respectifs, nous dédommageons les annulations. Nous reportons les spectacles. Nous ouvrons nos salles aux créations et aux répétitions. Nous organisons ou accueillons des représentations à destination des professionnels. Nous maintenons des spectacles jeune public, avec des jauges très réduites. Ce n’est certainement pas assez pour sauver les artistes de la situation. Nous en avons conscience. Nous agissons avec nos moyens, dans l’espace restreint laissé par les protocoles et la gestion de crise des équipes.

Nous sommes fermés, oui. Nous sommes subsidiés, oui. Sommes-nous pour autant inoccupés ? Non. Parce que le lien avec le public est dans notre ADN. Parce que pour nous, la culture est essentielle. Sinon, nous ne travaillerions pas dans un centre culturel. Nous n’imaginerions pas à longueur de jour, de semaine, de mois et d’année comment faire rêver, évader, grandir, épanouir, distraire, conscientiser, mobiliser, découvrir, relier, partager… Notre vocabulaire est infini parce que notre passion l’est aussi… Et nous sommes malheureux de ne pas pouvoir l’exprimer professionnellement pour le moment, même si beaucoup d’entre nous sont payés (mais pas tous). Alors, nous imaginons, nous créons d’autres manières de faire, d’autres ponts à construire entre nous et les citoyens, pour leur permettre d’exprimer leur vécu de ces confinements successifs mais aussi pour les distraire ou simplement les faire sourire. Si vous cherchez un peu, vous découvrirez des camions qui voyagent, des animateurs qui s’exportent, des boîtes à pizzas commandées, des œuvres partagées, toute une panoplie d’actions que les centres culturels déploient pour garder le lien et faire sens dans cette période où tout le monde le cherche….

C’est une période difficile pour tous, à des degrés divers.

Nous, centres culturels, nous sommes là, nous restons debout car c’est notre rôle de permettre à tous les citoyens de trouver des modes d’expression de leurs sentiments, de leurs ressentis. C’est aussi notre mission de construire des pratiques pour réfléchir ensemble à ce qui nous arrive. Et je sais que dans l’esprit de beaucoup de mes collègues tournent déjà ces interrogations : « et demain ? comment va-t-on intégrer cette crise ? comment gérer l’après ? ». Nous serons là, pour permettre à la société de se reconstruire en prenant du recul, en s’évadant pour mieux revenir sur ce qui nous est arrivé et décoder nos peurs pour nous faire avancer mieux et plus loin. Nous continuerons à jongler, tels des équilibristes, entre la gestion et la motivation de nos ressources internes, les exigences administratives de nos pouvoirs subsidiants et la diversité des publics et des associations qui font notre identité.

Nous ne travaillerons plus totalement comme avant. Car demain, la « facilité » de lien avec le public nous apparaîtra tellement précieuse. La convivialité sera un cadeau de tous les jours. Et nous accueillerons à nouveau les artistes non pas derrière des portes closes comme maintenant mais avec des portes grandes ouvertes à tous…

Stéphanie Delft - Maison de la culture de Tournai